« Marguerite » de Xavier Giannoli

Catherine Frot dans Marguerite

Vers la quarantaine, ma mère qui avait bercé nos jeunes années de sa voix haute, juste et belle, dut se faire opérer d’un goitre. Après l’opération, elle nous revint avec un organe de baryton-basse. Peu à peu, elle se remit à parler normalement, puis à chanter de nouveau, mais jamais plus aussi haut. Avec ma pédanterie de pré-pubère, je me fis la promesse de chanter un jour aussi bien que Maman. Dès lors, je voulus faire Poppys, mais j’ai fait ping-pong. Ayant hérité d’une oreille musicale, je m’ voyais déjà en haut de l’affiche, mais sans réelle signature vocale ni assez de désir exhibitionniste, je finis par me résoudre à m’égosiller en chorale, à me la péter dans les karaokés, à m’aventurer de piano-bar en cabaret, et même à rafler quelques milliers d’euros sur le plateau de « N’oubliez pas les paroles ». On a la gloire qu’on peut.

La cantatrice ratée du film de Xavier Gianolli chante rigoureusement faux, mais elle est immensément riche. Entourée d’amis tout aussi faux et intéressés, et d’un mari veule mais qui s’en veut, elle sublime son destin d’épouse négligée dans le fantasme d’un talent lyrique usurpé. On frémit devant la caricature qui s’annonce à l’énoncé du synopsis, celle d’une épouvantable mondaine se haussant du gosier devant un parterre de tartuffes à la surdité opportuniste, applaudissant des deux gants en salivant devant le buffet mirifique qui les attend après la séance de torture auditive. On se trompe, le film se joue ailleurs.

Florence Foster Jenkins

Florence Foster Jenkins

Ce n’est pas vraiment une comédie, ou alors celle des apparences, de l’hypocrisie sociale, du snobisme pervers. Ce n’est pas tout à fait une tragédie, ou alors celle de l’amour déçu, de la prétention artistique, de l’ambition aveugle – ou plutôt sourde. C’est aussi une réflexion sur le courage ou l’inconscience qu’exige la vie d’artiste (les errements de Lucien Beaumont, l’écrivain en puissance et opiomane maladroit en amour), sur la folie d’aimer sans retour ou jusqu’au sacrifice (d’où la récurrence de l’ « Addio del passato » de la Traviata), sur la nécessité d’assumer ses désirs (« Exister, c’est insister », martèle le personnage de Michel Fau – qui joue très juste). Marguerite est jalousement protégée par un majordome noir et trouble, qui alimente le délire de sa maîtresse en la préservant des critiques trop sincères, en lui marchandant un professeur complaisant et surtout en la photographiant dans tous ces rôles de diva du bel canto qu’elle ne jouera jamais.

La bonne idée, parmi de nombreuses autres, est d’avoir situé le scénario dans les années 20. Entre les deux guerres mondiales, un vent de folie créatrice et libératrice souffle sur Paris. La France s’ouvre aux influences internationales et à la nouveauté tous azimuts : le jazz, la radio, la photographie, le cinéma. Tout comme notre héroïne, qui découvre une nouvelle liberté en se disant : pourquoi pas moi ? Dans ce rôle taillé à sa démesure, Catherine Frot s’offre le luxe de s’auto-parodier (« Mais c’est beaucoup trop beau… » bégaie-t-elle, comme dans Un « Air de famille ») avant de s’abandonner voluptueusement à la démence. Entre les deux, elle n’est jamais plus bouleversante que lorsqu’elle s’accroche fébrilement à ce rêve dont elle n’a pas les moyens physiques, funambulant entre fausse candeur et sublime aveuglement avec une sincérité qui désarme toute malveillance et décourage toute tentative de rappel à une réalité qui désenchante.

Le film est, comme précisé en exergue, « inspiré d’une histoire vraie ». En effet, il y eut une certaine Américaine, née Florence Foster Jenkins en 1868, qui se voulut soprano professionnelle. Son vrai prénom était Narcissa, voilà qui vous trace un destin ! Héritière d’une fortune confortable, elle s’offrit les moyens de son ambition, sans pouvoir étouffer les railleries face à son manque de rythme, de hauteur et de justesse vocale. S’accommodant des critiques, elle répliquait : « Les gens pourront toujours dire que je ne sais pas chanter, mais personne ne pourra jamais dire que je n’ai pas chanté. » Hergé aurait pu s’inspirer d’elle pour inventer son immortelle Castafiore. À 76 ans, poussée par des proches forcément mal intentionnés, la Jenkins décida de s’autoproduire au Carnegie Hall, le 25 octobre 1944. À l’issue de cette première apparition officiellement « publique », elle s’attira fatalement un déluge de critiques acerbes. Deux jours plus tard, alors qu’elle faisait du shopping dans un magasin de musique, elle fut victime d’une crise cardiaque. Et mourut cinq jours plus tard. Comme quoi, le ridicule peut tuer.

Ce film pose une question que je n’ai jamais résolue : ceux qui chantent faux s’en rendent-ils compte ? Et d’abord, pourquoi chante-t-on faux ? J’ai en tout cas une petite idée de ce qu’il faut pour chanter juste. Écouter beaucoup de musique et pouvoir mémoriser la hauteur et la valeur des notes à reproduire. Jouir d’un organe vocal opérationnel et obéissant correctement à l’intention. Savoir entendre les fréquences sonores pour corriger la hauteur et la tonalité du son désiré. Posséder le sens du rythme pour savoir précisément quand commencer et quand finir une note… Chanter bien, c’est une autre histoire. Des critères subjectifs entrent alors en jeu, dont celui du timbre, de la capacité respiratoire, du placement de la voix, de la mode, de la culture, des goûts et dégoûts du public, etc. Quant à moi, j’ai appris à me suffire du plaisir physique et convivial de chanter, en public ou pas.

Finissons, forcément, en chanson. Puisque Juliette rend hommage dans son répertoire aux méritants « Casseroles et Faussets », sans omettre l’inaudible Jenkins :
On a connu des Parisiennes
Qui chantaient résolument faux.
Pourtant quand elles étaient sur scène,
Le monde entier braillait « Bravo ! »
Une milliardaire américaine
Voulut piauler de l’opéra,
C’ qui nous valut quelques migraines
Et puis un disque chez RCA.
Comme quoi, le gène de la justesse
N’est pas celui de l’ambition…

Info de dernière minute : Stephen Frears a tourné au printemps son biopic sur la Jenkins, avec dans le rôle vedette Meryl Streep, et à ses côtés Hugh Grant !

Olivier Lebleu,
octobre 2015.

Florence Foster Jenkins dans « la Flûte Enchantée » :


Bande-annonce du film « Marguerite » :


Bande-annonce de la pièce de théâtre « Coloratur, Mrs Jenkins et son pianiste » :


Juliette à Gaveau chantant « Casseroles et Faussets » :

Répondre

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*